Pierre-Yves Oppikofer, SolidaritéS

Mesdames, Messieurs,
Chères et chers camarades,

Je  vous adresse au nom de solidaritéS, nos salutations fraternelles et vous transmets nos souhaits pour que ces trois journées de la Rencontre ouvre la voie à un processus, espérons le inédit, qui puisse conduire à une résolution pacifique et négociée de l’interminable conflit armé qui sévit en Colombie.

En tant qu’organisation politique intervenant en Suisse dans une perspective internationaliste, notre tâche politique consiste à œuvrer ici et maintenant pour apporter notre solidarité aux peuples de Colombie, en particulier aux Colombien-ne-s qui ont été contraint de quitter leur pays pour échapper à la violence du gouvernement de ce pays, des paramilitaires et des classes dominantes. Notre tâche consiste également à intervenir auprès du gouvernement suisse pour qu’il cesse de soutenir directement ou indirectement, notamment sur le plan de la politique économique internationale de la Suisse, le régime politique oppresseur en Colombie.  De même, notre tâche est de tenter de mettre en question et si possible d’enrayer les décisions stratégiques des sociétés transnationales suisses qui réalisent une partie de leurs profits en Colombie en bénéficiant ouvertement du régime oppresseur de ce pays.

A cet égard, nous voudrions souligner 4 facteurs historiques structurels qui caractérisent la situation politique et socio-économique de la Suisse et ses relations avec un pays tel que la Colombie et qui structurent le système de domination des classes possédantes en Suisse. Ces facteurs déterminent non seulement la politique interne de la Suisse mais également ses relations avec les pays du Sud, comme la Colombie.

Ces 4 tendances lourdes sont

1)- la politique de neutralité.

Celle-ci est historiquement directement au service de l’impérialisme suisse, un impérialisme masqué et feutré, dont la très grande majorité de nos concitoyens n’en ont que très peu ou pas du tout conscience. En effet, la Suisse n’a jamais eu de colonie, n’a pas participé à des guerres coloniales. Masquée derrière la politique de neutralité (non intervention de la Suisse dans les conflits armés), les capitalistes suisses avancent masqués, quai invisibles, derrière les grandes puissances (GB, USA,FR,Al). Cela dure depuis plusieurs siècles. Cela a notamment commencé au XVII siècle avec le commerce triangulaire et l’exploitation des esclaves enlevé de force en Afrique dans des domaines agricoles et miniers en Amérique du Sud auquel ont participé des capitalistes de plusieurs cantons suisses. Aujourd’hui les multinationales suisses font partie du petit nombre des sociétés qui dominent le monde dans l’industrie, la banque, le négoce de matières premières et la gestion de fortune. Comparativement à la petitesse de sa population, la Suisse occupe une place très élevée dans les investissements directs à l’étranger (4ème rang mondial en terme de volume des investissements nets à l’étranger). 2,2 millions de travailleurs  salariés sont exploités pas des multinationales suisses à l’étranger (bien plus du double de la main d’œuvre qu’elles occupent en Suisse). Or, La politique de neutralité qui comprend celle des « Bons offices » et la « politique humanitaire » permet à l’impérialisme suisse de pas apparaître tel quel aux yeux de la population suisse ainsi que celles des pays capitalistes dépendants (cette remarque n’enlève rien au constat de  l’utilité que les Bons Offices peuvent parfois offrir). C’est dans ce contexte qu’il faut évoquer l’Accord de libre échange signé le 25 novembre 2008 entre la Suisse (et l’AELE) et la Colombie. Le rejet des demandes de ne pas ratifier cet accord sans qu’il n’y soit inscrit le respect des normes minimales du travail (Carlos Somaruga) et sans tenir compte des graves violations des doits humains en Colombie est plus que révélateur de cette tendance lourde la politique suisse : la priorité des priorité est le soutien actif aux intérêts des multinationales, lesquelles peuvent réaliser des profits en Colombie – et les rapatrier en Suisse - à l’abri d’un régime oppresseur dont le gouvernement des USA est le principal soutien politique et militaire.

2)- la politique de paix de travail :

Plusieurs facteurs historiques expliquent que la possibilité pour les syndicats d’agir de manière indépendante et autonomes en Suisse a été soumise à de très fortes restrictions sur le plan interne. La conséquence a été une faiblesse considérable du droit du travail en Suisse et une attitude souvent complaisante et peu critiques de certains dirigeants syndicaux au sujet de l’exploitation de salariés dans les pays dépendants par les multinationales suisse dont le siège et en Suisse ainsi qu’à l’égard de l’industrie suisse d’exportation dans des pays où les droits humains sont piétinés. Bien sûr il faut nuancer cette remarque et tenir compte de la diversité des courants du mouvement syndical en Suisse.

S’agissant de la Colombie, la mise en accusation de la multinationale Nestlé par le dépôt d’une plainte pénale à Zoug constitue une étape nouvelle. Pour le syndicat SINALTRAINAL, les dirigeants de Nestlé Cicolac en Colombie liés aux propriétaires fonciers de la région de Cesar et aux bandes paramilitaires sont responsables de l’assassinat  du syndicaliste Luciano Romero, et la multinationale Nestlé, comme personne morale, est accusée d’être également responsable en vertu de l'art. 102 du code pénal suisse datant de 2003. Par cette action judicaire, Il s’agit de mettre fin à une impunité qui dure depuis des décennies. Notre tâche est dès lors très claire: établir un lien direct entre le combat pour que les multinationales suisses respectent les droits humains dans les pays ou elle investissent – notamment en soutenant le pétition de Droit sans frontière – et le combat pour la protection des droits syndicaux en Suisse, totalement insuffisante, même si les conséquences de leur violation ne sont évidemment pas les mêmes ici que là-bas.

3)- la politique du secret bancaire

Destinée à protéger les riches qui fraudent le fisc, elle une caractéristique déterminante de la politique suisse. La législation suisse – et quels que soit les difficultés que les milieux de la finances rencontre aujourd'hui en raison de l’offensive politique du gouvernement américain contre le secret bancaire suisse  - favorise toutes sortes  d’évasions fiscales, de trafic douteux et de blanchiment d’argent sale. Selon les estimations les plus courantes, la place financière suisse occupe une place dominante à l’échelle mondiale dans le domaine de la gestion de fortune prive offshore (fortune gérée hors du pays d’origine), soit 30% du marché international.

S’agissant de la Colombie, la Convention entre la Confédération suisse et la République de Colombie en vue d’éviter les doubles impositions en matière d’impôts sur le revenu et sur la fortune de 2007 ne prévoit que de manière très restrictive des échanges d’information indispensable pour lutter contre la fuite de capitaux en provenance de la Colombie et l’accord prévoit expressément que la législation interne de chaque pays, donc le secret bancaire suisse, doit être respecté (l'article 47 de la Loi fédérale sur les banques et les caisses d'épargne)

4) Politique discriminatoire envers les immigrés:

La politique suisse ne consiste pas seulement à exploiter la main d’œuvre dans des pays pauvre, mais également à faire venir en Suisse de travailleurs étrangers pour les exploiter férocement en les privant de droit, en autre de droits politiques, en les maintenant dans la précarité grâce à un système complexe de permis de séjour prévu par un législation d’exception (loi sur les étrangers et loi sur l’asile). Il y a en Suisse environ 1,8 millions d’immigrés, dont la plupart sont des travailleurs salariés, et également 200'000 travailleur sans aucuns droits, parce que sans papiers, et parmi lesquels on retrouve des Équatoriens, et des Colombiens.

Pour être complet je devrai mentionner une 5ème tendance lourde, la politique de défense nationale (mais je n’ai pas le temps de l’évoquer ici)

Pour résumer, les 4 facteurs historiques structurels que je viens d’évoquer concernent aussi bien la politique suisse sur le plan interne que sur le plan externe. Ils constituent le cadre structurel dans lequel nous agissons en tant que solidaritéS. Ces 4 tendances lourdes sont soutenues et cultivées par la politique du Conseil fédéral, gouvernement de coalition soumis au bloc bourgeois et par l’action propre des grandes organisations patronales suisses.

Notre immense tâche est de

1 ) tenter avec obstination de résister à ces tendances lourdes

2) de créer les conditions politiques pour les renverser, les transformer.

C’est de cette manière, qu’en plus de nos tâches de solidarité immédiate avec les populations exploitées et opprimées de Colombie, nous pourrons espérer favoriser l’aboutissement d’un processus visant à établir une solution négociée au conflit en Colombie, lequel ne prendra tout son sens et sa solidité, que si, à son tour, il ouvre également une voie vers une société plus égalitaires et démocratique en Colombie. En somme, agir dans le sens de la recommandation que Che Guevara aurait faite à Jean Ziegler en 1969 : « Tu es né ici... alors c'est ici que tu devras combattre le monstre... ce qui est bénéfique pour vous et pour nous ".

Lausanne/21.3.2012/pyo